Namur, samedi 17 juin 2000
Actes
Enjeux de l’Enseignement "à Distance" en Wallonie
Présidente : Marianne Poumay
Directrice du LabSET (Laboratoire de Soutien à l'Enseignement Télématique) de l'Université de Liège (ULG)
Le chapitre Wallonie de l'Internet Society a mis en place après sa création en 1999 une commission "Enseignement à distance", à l'initiative du Service de Technologie de l'Education de l'Université de Liège (http://www.wallonie-isoc.org).
Nombreux sont les enjeux de la mise en place de l’EAD au niveau régional. Trois d’entre eux nous paraissent déterminants, à la fois pour des raisons stratégiques, économiques, démocratiques et pédagogiques. Ces enjeux feront l’objet de l’atelier "Enseignement à Distance" (EAD) des rencontres de l’ISOC-Wallonie, atelier qui se veut être un lieu d’échanges, mais aussi un lieu de démonstrations et de vécus pratiques illustrant ces enjeux.
1. Compétitivité et flexibilité
Un enjeu important dans l’émergence de campus virtuels est la compétitivité dans la "course à la formation", tant en Belgique qu’à l’étranger. Certains proposent déjà des formules programmées comprenant des "modules" pris en charge par différents pays.
Au niveau universitaire par exemple, nos étudiants peuvent se confectionner sur mesure un curriculum à distance qui les incite à ne plus s’inscrire dans les universités locales. Cette situation est encore peu répandue en Europe, mais l’est déjà aux USA (1)… Elle risque de prendre de l’ampleur avec la multiplication de l’offre.
Dans cette optique, il semble que ce soit dans la "formation au long de la vie" et dans les "formations à temps partiel" (concernant de jeunes adultes engagés dans une vie professionnelle) que les universités virtuelles devraient se développer rapidement et mettre alors en concurrence des institutions vendeuses de cours. "La société de la connaissance appelée de tous ses vœux par la Commission européenne sera sans nul doute l’occasion de nouvelles clientèles sur le marché des formations ou d’une éducation ‘marchandisée (2)".
Pour nous situer face à cet enjeu, il nous faut développer une offre concurrentielle, qui rivalise en qualité avec celles de nos voisins…
2. Qualité de l’enseignement
Les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) permettent aussi le développement de nouvelles capacités pédagogiques dans les enseignements "traditionnels", visant ainsi à en améliorer la qualité. Les capacités les plus souvent citées dans la littérature sont :
- de nouvelles relations (empreintes de plus d’interactivité) entre les acteurs du système de formation,
- une plus grande implication des apprenants dans leur formation,
- la possibilité d’organiser des apprentissages de façon asynchrone,
- une pédagogie différenciée répondant mieux à l’hétérogénéité des publics et des apprenants, …
DWYER et al. (1995) résument ces caractéristiques de la sorte : "L’enseignement en ligne améliore la communication entre étudiants et entre tuteurs et étudiants, permet des approches plus centrées sur l’étudiant, permet des méthodes "juste-à-temps" dans l’évaluation des progrès des étudiants (individualisation), donne accès 24h/24 aux matériaux de cours et réduit l’ "administrativia" qui règne dans l’organisation de cours. (3)"
3. Production locale
A l’heure où le marché de la formation se tourne vers l’enseignement à distance, la Wallonie doit se doter d’infrastructures, de plateformes (outils informatiques intégrés) et de services qui permettent à ses acteurs locaux de se positionner sur les nouveaux créneaux investis par les pays voisins.
Sans ce regroupement réfléchi de services, les PMEs et autres acteurs de petite envergure tels les écoles n’auront aucune chance de devenir offreurs d’enseignement à distance. Ils seront réduits à consommer ce qui sera produit par d’autres, plus grands ou mieux organisés, … mais pas forcément plus créatifs ou produisant des contenus scientifiquement plus valides ni pédagogiquement plus efficaces (la production japonaise en télévision récréative est un exemple navrant d’une consommation européenne de produits importés de mauvaise qualité).
Une production "répartie", riche et bien structurée, sera la clé du développement de l’enseignement à distance en Wallonie.
Même dans un petit pays comme la Belgique, l’EAD se justifie à part entière pour des raisons :
- économiques (investissements matériels faibles puisque le câblage est déjà pris en charge; gains pour les entreprises qui ne doivent plus se déplacer pour suivre les cours mais aussi qui peuvent se former quand elles le veulent – c’est-à-dire de manière flexible comme l’exige leur organisation);
- scientifiques (rassemblement virtuel des meilleurs experts; information mise à jour régulièrement et accessible immédiatement);
- technologiques (cette technologie existe et ne demande qu’à trouver une rentabilité par les services et contenus mis à disposition);
- sociales (l’accès aux TIC par TOUS les citoyens est une condition à l’appropriation par TOUS des contenus véhiculés);
- pédagogiques (à condition de s’assortir d’un réel "plan qualité", d’une minutieuse préparation et formation des acteurs et d’une importante disponibilité de ces acteurs, l’EAD peut apporter une réelle valeur ajoutée à l’enseignement traditionnel).
L’atelier a illustré ces propos par des démonstrations et échanges d’idées : le STE-ULG proposera notamment une visite virtuelle de son campus en ligne, suivie de débats ouverts avec intervention de divers experts.
Un espace de discussion en ligne est ouvert sur le site de l'ISOC-Wallonie. D'ici la mi-mars nous allons recueillir les avis afin de proposer un programme pour la journée du 17 juin qui tienne compte des propositions de tous.
Renseignements:
Marianne Poumay
Université de Liège, Service de Technologie de l'Education - http://www.fapse.ulg.ac.be/Lab/Ste/frdefault.html
Notes :
(1) Exemple : la Western Governors University.
(2) BODSON, A. & BERLEUR, J. (1998), Rapport " Mission Université " - Quelles urgences pour une politique universitaire en Communauté française de Belgique ?, octobre 1998 ( http://www.cfwb.be/rapuniv).
(3) DWYER, D., BARBIERI, K. & DOERR, H. (1995), Creating a virtual Classroom for Interactive Education on the Web, The Third International World Wide Web Conference (http://www.igd.fhg.de/www/www95/ ).
Pour synthétiser nos recommandations concernant l'EAD, les divisant en "constats" et "actions", je propose les éléments suivants :
Constat :
Aujourd'hui, en Wallonie, il existe une offre de services structurée, performante et expérimentée en matière de conception et réalisation de formations à distance. Les cours existants apportent une valeur ajoutée à l'enseignement par leur flexibilité et une qualité pédagogique incontestable. Cependant, tant en formation initiale qu'en formation continuée, la demande explose et dépasse cette offre en place. Les utilisateurs se replient donc sur des cours extérieurs, souvent stéréotypés et de piètre qualité.
Actions :
La Wallonie doit accentuer la démultiplication de l'offre si elle veut encourager la production locale (respectant langue, culture et intérêts économiques locaux) plutôt que la consommation externe. Elle doit pour cela soutenir les projets d'appropriation de la technologie par des utilisateurs de tous types d'organisations (privées, publiques, monde associatif, scolaire, tous secteurs confondus), les aidant à concevoir et réaliser leurs propres cours en ligne dont certains modules seront partagés avec d'autres, qui à la fois enrichiront le "capital global" de contenus francophones, mais surtout permettront la dissémination d'exemples de bonnes pratiques d'utilisation de l'EAD à des fins d'apprentissage. Il s'agit aussi d'assurer par l'action la formation d'acteurs de plus en plus nombreux et diversifiés. Il est crucial de développer des cours et activités DE QUALITE sur Internet plutôt que de se lancer tête baissée dans une production massive et médiocre. Pour ce faire, la Wallonie doit financer le support pédagogique et technologique par des acteurs wallons expérimentés (plusieurs centres universitaires possèdent aujourd'hui cette expertise).
L'ISOC, quant à elle, doit conscientiser la population mondiale à la richesse véhiculée par Internet en EAD, pour éviter d'accentuer la dualisation de l'accès à l'apprentissage et à la connaissance (enjeu démocratique). Pour cela, elle doit informer sur les cours existants lors de l'INET annuel (conférences spécifiquement axées sur l'apprentissage) et financer des supports à la production locale dans les pays les moins avancés (support pédagogique et technologique à distance).
Synthèse de la Table ronde :
En Belgique comme dans le monde entier, l'Enseignement à Distance (EAD) et l'utilisation de plateformes intégrées explosent. Les universités investissent dans le support aux enseignants, de plus en plus de cours sont développés sur Internet et des études tentent de dégager l'impact de cette innovation majeure en matière d'apprentissage.
A l'université de Liège, le LabSET, Laboratoire de Soutien à l'Enseignement Télématique, aide toutes les facultés à développer leurs cours sur cette plateforme. Le LabSET travaille aussi avec des entreprises, leur fournissant ce même service d'accompagnement de la mise à distance de cours.
Nous soulignons l'importance de la qualité des interactions dans l'enseignement / apprentissage, imposant des scénarios de communication riches et actifs pour l'apprenant, ce qui contraste avec la grande majorité des cours disponibles actuellement sur le Web. Cette exigence de qualité impose parfois aux enseignants une complète "refonte" de leur cours et de leur manière d'enseigner.
Plusieurs cours sont aujourd'hui à distance à l'ULg (6 fonctionnent déjà, d'autres sont en phase de développement), dont nous tirons de premiers enseignements (nous n'en reprenons ci-dessous que certaines conclusions majeures). Il semble qu'en EAD, les méthodologies basées sur des cas concrets soient particulièrement efficaces, même si nous ne pouvons pas isoler le rôle de chacun des facteurs combinés dans nos expériences (plateforme d'apprentissage à distance - cas concrets - évaluation par les pairs - conscience de participer à une innovation). Outre la flexibilité dans le temps (les utilisateurs se connectent quand ils le souhaitent) et dans l'espace (ils travaillent d'où ils veulent), nous constatons chez les étudiants le développement de compétences spécifiques mais aussi démultiplicatrices, stratégiques et dynamiques, ceci plus aisément que dans une "classe" traditionnelle. Nous savons par ailleurs que ces compétences transversales sont hautement appréciées par les futurs employeurs. Le gain en qualité semble aussi du en partie à la meilleure définition des activités à accomplir, des objectifs, des critères d'évaluation et des dates limites de remise des différents travaux. L'enseignement à distance force le tuteur à être précis, cohérent, disponible, transparent, correct et juste avec ses étudiants. Ce contrôle qualité par les étudiants est un réel défi pour le tuteur, mais il aide aussi à améliorer le processus d'apprentissage. Enfin, l'utilisation d'une plateforme intégrée est aussi une aide réelle à la régulation du cours en ligne, à l'analyse des résultats des étudiants et à l'amélioration du cours d'année en année. Ces traces jouent un rôle important dans le gain en qualité que nous soulignons.
En EAD comme dans toute action de formation, il est important de définir des critères de qualité qui sont les jalons de nos actions. L'EAD peut le pire comme le meilleur, nous tentons de participer au meilleur pour ouvrir la voie à une production à distance qui véhicule avec efficacité nos objectifs éducatifs. Et dans cette qualité des ACTIVITES d'apprentissage, les dispositifs (comprenant les moyens humains) comptent bien plus que les contenus en ligne.